Rien
n'est plus naturel que le désir de savoir la vie et les aventures
d'un grand Poète comme Homère, qui a tant fait d'honneur à l'homme
par la sublimité et par l'étendue de son esprit. Tout le monde veut
connoître celui qu'il est forcé d'admirer ; mais malheureusement
c'est une curiosité qui ne sera jamais satisfaite ; le plus célèbre
de tous les hommes sera toujours le plus inconnu. Ce n'est pas que
les anciens n'aient écrit sa vie ; Hérodote l'a écrite sur les mémoires
fabuleux ou véritables que lui avoient fourni les villes où Homère
avoit vécu. Il est vrai que quelques critiques, et mon père même,
doutent qu'elle soit de lui. Je crois que ce doute est fondé principalement
sur ce que le temps qu'on assigne à la naissance d'Homère dans cet
ouvrage, est différent de celui qu'Hérodote pose dans son histoire,
comme je l'expliquerai dans la suite.
Quoi qu'il en soit, on ne peut pas douter que l'ouvrage ne soit
ancien ; son antiquité paroît par son style et par les mœurs anciennes
qui y sont peintes. Et on voit même que Strabon l'avoit lu, et qu'il
s'en étoit servi.
Aristote, Plutarque, Proclus, et plusieurs autres dont on ignore
les noms, ont écrit la même vie après Hérodote ; mais comme ils
n'avoient pas de nouvelles lumières, ils n'ont pu que copier le
premier, ou adopter des bruits populaires et des imaginations frivoles,
comme celle qu'on rapporte du 3e. livre de la Poétique d'Aristote,
qu'une fille de l'île d'Io ayant eu commerce avec un Génie, et se
sentant grosse, alla à Egine ; qu'elle fut prise par des corsaires,
menée à Smyrne, qui étoit alors sous la domination des Lydiens,
et donnée au roi Méon, qui l'épousa ; qu'elle accoucha chez lui,
et que ce roi reconnut l'enfant.
J'ai naturellement de l'aversion pour tous ces ouvrages où le mensonge
a pris la place de la vérité ; je ne rapporterai donc pas ici tout
ce qu'on a dit de fabuleux, et je ne donnerai pas la traduction
de cette vie entière, qu'on attribue à Hérodote ; je craindrois
qu'elle ennuyât les lecteurs, comme elle m'a ennuyée, mais aussi
je crois être obligée d'en rapporter ce qu'il y a de principal,
et qui peut paroître le moins éloigné de la vraisemblance. Nous
ne devons pas être plus difficile que Strabon, qui n'a pas dédaigné
de s'en servir. D'ailleurs il y a des choses assez remarquables,
et qui peuvent donner lieu à des réflexions utiles, soit pour ce
qui regarde l'antiquité, soit pour ce qui concerne les moeurs.
La migration Eolique est fort antérieure à la migration Ionique,
si l'on considère le temps du départ, lorsque les Grecs, appelés
Eoliens, quittèrent leur patrie pour aller s'établir ailleurs, car
ils partirent soixante ans, ou environ, après la prise de Troie
; mais si l'on considère leur arrivée en Asie, elle est ou du même
temps, ou même postérieure ; car les Ioniens arrivèrent en Asie
cent quarante ans après la prise de Troie, et ce ne fut que dix
ans après, c'est-à-dire cent cinquante ans après cette expédition,
que les Eoliens bâtirent Cumes.
Dans ces commencements, un homme de Magnésie, appelé Ménalippe,
alla s'établir à Cumes, où il épousa la fille d'un citoyen de la
ville, nommé Homyres, et en eut une fille appelée Crithéis. Le père
et la mère étant morts, cette jeune fille fut sous la tutelle de
Cléanax ami du père. Soit que le tuteur n'eut pas grand soin de
sa pupille, ou que la licence, qui règne d'ordinaire dans les nouveaux
établissements, donnât une liberté fort contraire aux moeurs, cette
jeune fille se laissa abuser, et devint grosse. Le tuteur, qui n'avoit
pas prévu le mal, voulut le couvrir ; il envoya Crithéis à Smyrne,
que l'on bâtissoit alors, dix-huit ans après Cumes bâtie, c'est-à-dire,
cent soixante et huit ans après la prise de Troie. Crithéis étant
sur son terme, alla un jour à une fête que Smyrne célébroit sur
les bords du fleuve Mélès : les douleurs la surprirent, elle accoucha
d'Homère, qu'elle nomma Mélésigène, parce qu'il étoit né sur les
bords de ce fleuve. Comme elle n'avoit point de bien, elle fut obligée
de gagner sa vie à filer.
Sur cette particularité conservée par Hérodote, je rapporterai une
tradition ancienne, qui nous apprend qu'Homère a voulu décrire la
vie de sa mère dans ce passage du XII livre de l'Iliade : Comme
une femme laborieuse, obligée de vivre du travail de ses mains,
et pleine de justice, prenant la balance, pèse avec équité les laines
qu'elle a filées, pour en recevoir le prix, et pour subvenir à la
nourriture de ses enfans, etc.
Grande éloge pour une femme, de conserver l'exacte justice dans
une extrême pauvreté, qui est la plus sûre pierre de touche de la
vertu.
Il y avoit alors à Smyrne un homme appelé Phémius, qui enseignoit
les belles-lettres et la musique ; cet homme ayant vu souvent Crithéis,
qui logeoit dans son voisinage, charmé de sa bonne conduite, la
prit chez lui, afin qu'elle filât les laines qu'il recevoit de ses
disciples pour le prix de ses soins. Elle se gouverna avec tant
de sagesse et de modestie, que Phémius l'épousa, et adopta son fils,
dans lequel il voyoit un génie merveilleux et le plus heureux naturel
du monde.
Après la mort de Phémius et de Crithéis, Homère succéda aux biens
et à l'école de son beau-père, et il fut l'admiration, non seulement
de ceux de Smyrne, mais des étrangers qui y venoient de tous côtés,
parce que c'étoit une ville de grand commerce.
Un maître de vaisseau, appelé Mentès, homme d'esprit, fort savant,
et ami de la poésie, étant arrivé à Smyrne pour son trafic, fut
si charmé d'Homère, qu'il s'attacha à lui, et lui proposa de quitter
son école et de le suivre dans ses voyages, Homère qui méditoit
déjà son Poëme de l'Iliade, et qui pensa que rien ne lui étoit plus
nécessaire que de voir les lieux dont il seroit obligé de parler,
et de s'instruire des moeurs qui y régnoient, profita de cette occasion.
Il s'embarqua donc avec Mentès, et dans ses différentes courses
il ne manqua pas de recueillir avec soin tout ce qui lui parut digne
d'attention ; jamais personne n'a été plus exact que lui à marquer
la situation des lieux, les inclinations, et les différentes coutumes
des peuples. Comme un philosophe voit mieux et remarque mieux que
les hommes ordinaires, toutes les découvertes qu'Homère a faites
dans la géographie sont excellentes ; et il a appris la véritable
méthode de cet art à ceux qui ont travaillé après lui.
Il est le premier qui ait dit que la terre est une île environnée
de tous côtés de la mer ; que le soleil se lève de l'océan et se
couche dans l'océan ; et que le cercle arctique est toujours exposé
aux yeux, et ne se couche jamais.
Il parcourut l'Egypte, l'Afrique et l'Espagne, la mer extérieure,
c'est-à-dire l'océan, et la mer intérieure, c'est-à-dire la mer
méditerranée ; et il a embelli ses deux Poëmes de beaucoup de choses
curieuses et utiles, qu'il avoit apprises dans ses voyages. Mais
ce qu'il y a d'historique, il le mêle ingénieusement avec la fiction
pour le rendre plus agréable ; car comme dit fort bien Strabon,
c'est la coutume d'Homère d'attacher à toutes ses fictions des vérités
certaines. Etant en Egypte il apprit beaucoup de particularités
sur le voyage de Pâris, lorsqu'il s'en retourna à Troie avec Hélène.
M. Huet, ancien Evêque d'Avranches, est persuadé que ce Poète avoit
pris des Egyptiens cet esprit fabuleux, qui est l'âme de ses Poëmes.
Voici ses termes: Homère, qui avoit visité les Egyptiens, rapporta
de chez eux cet esprit fabuleux qui lui fit inventer, non seulement
les admirables Poëmes qu'il nous a laissés, mais encore mille nouveautés
dans la généalogie, les dignités et les emplois des divinités Grecques
; et ce fut là qu'il se perfectionna dans la poésie, qui y a toujours
été soigneusement cultivée.
L'autorité d'un si savant homme est pour moi d'un fort grand poids.
Nous savons par des témoignages de l'antiquité, et Hérodote surtout
nous l'assure, que la plupart des noms des Dieux ont été portés
d'Egypte en Grèce avec leur culte. Je conviens donc avec M. Huet
qu'Homère a pu enrichir sa théologie mythologique de ce que les
prêtres Egyptiens lui avoient appris, et rapporter en Grèce milles
nouveautés sur la généalogie, les dignités, les emplois de leurs
Dieux, et sur cette matière il y avoit appris des choses fort supérieures
aux connoissances de ces prêtres ; il a pu même avoir emprunté d'eux
beaucoup de mystères et de déguisements dont il enveloppe ce qu'il
dit des Divinités, car les Egyptiens étoient les peuples du monde
dont la théologie étoit la plus déguisée et la plus énigmatique
: mais je ne sais si l'on peut dire qu'il ait pris d'eux cet esprit
fabuleux qui lui a fait inventer ses deux Poëmes. Hérodote croit
qu'il avoit formé le plan de l'Iliade avant ses voyages, et par
conséquent qu'il avoit bâti sa fable, qui en est le fondement ;
d'ailleurs il dit lui-même en quelque endroit, que les jeunes garçons
et les jeunes filles, qui s'entretiennent ensemble, parlent ordinairement
de fables ; preuve certaine que les fables étoient familières en
Grèce au temps d'Homère, et avant lui : on en pourroit donner encore
d'autres preuves. Aussi Strabon reconnoît que les fables étoient
reçues en Grèce long-temps avant Homère. Ses paroles sont remarquables
Les Poètes ne sont pas les seuls qui ont reçu les fables: mais
long-temps avant eux les villes et les législateurs les ont admises
à cause de leur utilité, regardant au penchant naturel de l'animal
raisonnable ; car l'homme par sa nature est porté à apprendre, et
l'amour des fables lui ouvre ce chemin.
Je ne sais pas non plus si on peut dire qu'Homère se perfectionna
dans la poésie en Egypte, car quelque penchant que les Egyptiens
aient eu pour elle, il ne paroît pas qu'ils y fussent bien parfaits
; ils étoient au moins bien éloignés de la sagesse et de la régularité
qu'on voit dans les ouvrages de ce Poète, et je ne crois pas que
l'Egypte ait jamais rien produit de semblable en ce genre, ni qui
puisse leur être comparé. Laissons à Homère la gloire de l'invention
et de la perfection ; il ne les doit qu'à son génie ; ou si l'art
de l'Epopée étoit reconnu avant lui, ce qu'Aristote n'a pas voulu
décider, ce n'est pas en Egypte qu'il en avoit vu les modèles ;
et il le perfectionna, puisqu'Aristote reconnoît que ce fut lui
qui enseigna les premier aux autres Poètes à faire comme il faut
ces ingénieux mensonges.
En revenant d'Espagne, il aborda à Ithaque, où il fut fort incommodé
d'une fluxion sous les yeux. Mentès pressé d'aller faire un tour
à Lencade sa patrie, laissa Homère chez un des principaux d'Ithaque
nommé Mentor, à qui il le recommanda, et qui eut pour lui tous les
soins possibles. Ce fut là qu'Homère apprit bien des choses d'Ulysse,
dont il profita dans la composition de son Odyssée.
Mentès à son retour à Ithaque trouva Homère guéri. Ils se rembarquèrent,
et après avoir employé beaucoup de temps à visiter les côtes du
Péloponèse et les îles, ils arrivèrent à Colophone, où Homère fut
encore attaqué de sa fluxion sous les yeux, mais avec tant de violence,
qu'on prétend qu'il perdit la vue. Ce malheur le fit résoudre à
retourner à Smyrne, où il finit son Iliade.
Quelque temps après, le mauvais état de ses affaires l'obligea à
aller à Cumes, où il espéroit de trouver plus de secours. En chemin
il s'arrêta dans un lieu appelé le nouveau mur* qui étoit
une colonie de Cumes. Là il entra chez un célèbre armurier, nommé
Tychius, où il récita quelques hymnes qu'il avoit fait pour les
Dieux, et son Poëme de l'expédition d'Amphiaraüs contre Thèbes.
L'admiration qu'il s'attira, lui fournit quelque temps les moyens
de subsister. Hérodote assure qu'on y montroit encore de son temps
le lieu où Homère avoit accoutumé de s'asseoir quand il récitoit
ses vers ; et que ce lieu étoit encore en très grande vénération.
Il alla ensuite à Cumes, comme il l'avoit résolu ; et en passant
par Larisse, qui étoit sur le chemin à quatre-vingt stades de Cumes,
il fit l'épitaphes de Midas, roi de Phrygie, qui venoit de mourir.
Il fut reçu à Cumes avec une extrême joie.
Le grand goût qu'on témoigna pour sa poésie, l'encouragea à demander
qu'on lui assignât son entretien sur le trésor public ; et comme
il sentoit bien ses forces, il assura que si on lui accordoit cet
honneur, il rendroit Cumes la plus célèbre de toutes les villes.
Ceux qui le favorisoient, lui conseillèrent de faire lui-même sa
demande au sénat. Il y est introduit ; il présente sa requête. Un
seul magistrat qui sans doute n'aimoit pas la poésie, s'y opposa,
représentant que si on vouloit nourrir tous les aveugles, ils en
seroient accablés : cet avis fit revenir les autres, et l'emporta.
Homère fit quelques vers pour se plaindre de son infortune, mais
il s'en plaignit avec plus de douceur que ne feroit aujourd'hui
un de nos plus médiocres Poètes. Ce mot du magistrat fit perdre
à Homère le nom de Mélésigène, qu'il avoit porté jusqu'alors
; il ne fut plus appelé qu'Homère, c'est à dire l'aveugle,
dans le langage des Cuméens. En sortant de Cumes pour se retirer
à Phocée, il fit cette imprécation qu'il ne naquît jamais à Cumes
de Poète qui pût la célébrer et lui donner de l'éclat, regardant
avec raison la naissance des grands Poètes et des grands Ecrivains,
non seulement comme le plus grand ornement des villes où ils naissent,
mais comme la plus sûre source pour elles d'une gloire immortelle,
qu'ils sont seuls capables de leur procurer par leurs écrits.
Homère alloit ainsi de ville en ville récitant ses Poëmes, et telle
étoit la coutume de ces premiers Poètes. On peut dire que comme
les anciens héros, Hercule, Thésée, couroient le monde pour purger
la terre de monstres, et pour faire jouir les villes et les campagnes
de fruits de leur valeur, qu'ils n'employaient que pour le bonheur
des hommes ; les premiers Poètes alloient de même dans les villes
pour les faire jouir des fruits de leurs travaux, et pour répandre
partout les beautés et les merveilles de leur poésie. On a voulu
les comparer à nos Troubadours, qui alloient aussi de ville en ville
chanter leurs chansons. La comparaison n'est pas noble pour Homère,
mais elle l'est beaucoup pour ces Poètes sans génie et sans goût.
Etant à Phocée, il lisoit ses vers dans les assemblées. Il y avoit
alors dans la ville une homme appelé Thestorides, qui enseignoit
les belles-lettres à la jeunesse : il offrit à Homère de le prendre
chez lui et de l'entretenir, s'il vouloit lui laisser écrire ses
poésies. Homère accepta ce parti, et fit chez lui le poëme appelé
la petite Iliade, et un autre poëme appelé la Phocéide.
Quand Thestorides eut ces deux poëmes, il quitta Phocée, et alla
à Chio, où il les débita comme siens. Cette indigne supposition
fut bientôt reconnue. Homère, qui en fut averti, voulut aller à
Chio ; et n'ayant trouvé qu'un radeau qu'on menoit à Erythrès, il
se mit dessus, et d'Erythrès il passa à Chio dans un bateau de pêcheurs,
qui le débarquèrent et eurent la cruauté de l'abandonner sur le
rivage, où il passa la nuit. Un aveugle ne pouvoit que s'égarer
dans un pays si désert ; il se mit pourtant en chemin dès le matin,
et erra près de deux jours sans trouver personne qui pût le secourir
et le conduire. Enfin sur le soir il entendit des chèvres près de
son chemin, il alla du côté où il les entendoit ; et il auroit été
dévoré par les chiens, si le berger, nommé Glaucus, ne l'avoit délivré.
Ce berger ayant appris son aventure, le mena dans sa cabane, et
le regala le mieux qu'il lui fut possible : le Poète tâcha de divertir
son hôte ; en lui racontant ce qu'il avoit vu de plus curieux dans
ses voyages.
Cette aventure d'Homère, à l'aveuglement près, ressemble bien à
celle d'Ulysse, qui en arrivant à sa maison de campagne, auroit
été dévoré par ses chiens, si Eumée ne fût accouru à son secours,
comme cela est raconté au commencement du XIV livre de l'Odyssée.
Il y a de l'apparence qu'Homère donne à Ulysse ce qui lui étoit
arrivé à lui-même.
Glaucus fut si charmé, que dès le lendemain il alla rendre compte
à son maître de l'heureuse rencontre qu'il avoit faite. Son maître
lui ordonna de lui amener cet étranger ; et il ne l'eut pas plutôt
entretenu, qu'il le voulut avoir chez lui, et qu'il lui confia l'éducation
de ses enfants. Cet homme se tenoit à une terre appelée Bolissus,
près de la ville de Chio. Homère demeura quelque temps chez lui,
et y composa quelques Poëmes, qui se sont perdus, et la Batrachomyomachie,
ou le combat des grenouilles et des rats, qui nous reste encore.
Dès que Thestorides, qui étoit à Chio, fut informé qu'Homère étoit
si près de lui, il n'osa l'attendre et quitta le pays. Homère alla
à Chio, et y rétablit une école, où il récitoit publiquement ses
ouvrages. Il y gagna quelque bien, se maria et eut deux filles,
dont l'une mourut jeune, et l'autre fut mariée à un homme de Chio.
Ce fut là qu'il composa son Odyssée, et dans ce Poëme il témoigne
sa reconnoissance à ceux qui lui avoient fait plaisir, car il y
consacre leurs noms, et y place Mentor, Phémius, Mentès, avec des
éloges qui les ont immortalisés. Il avoit placé de même Tychius
dans son Iliade.
Ses amis trouvant que l'Ionie étoit pour lui un théâtre trop petit,
lui conseillèrent d'aller en Grèce, où il jouiroit plus glorieusement
de sa réputation. Il se rendit à leurs conseils, et l'on prétend
que pour se procurer la faveur des Grecs, il ajouta dans son Iliade
et dans son Odyssée beaucoup de vers à la louange de plusieurs états
de la Grèce, et surtout à celle des Athéniens et à celle des peuples
d'Argos.
Il partit donc de Chio, et aborda Samos, où on le retint, et où
il passa l'hiver ; de Samos il alla à Io, une des îles Sporades,
dans le dessein de continuer sa route vers Athènes : mais il tomba
malade dans cette île, et y mourut. On lui fit des funérailles honorables,
et on l'enterra sur le rivage de la mer, car c'étoit la coutume
de placer les tombeaux des grands personnages dans les lieux où
ils pouvoient être le plus exposés à la vue des passans.
Plusieurs auteurs ont écrit qu'il mourut de douleur de n'avoir pu
expliquer une énigme que lui proposèrent des pêcheurs qu'il trouva
sur le rivage. Mais Hérodote qui rapporte cette énigme, s'oppose
avec raison à une tradition si ridicule. Les anciens se sont plus
souvent à donner aux grands hommes des naissances et des morts extraordinaires.
C'est ainsi que l'on a dit qu'Aristote s'étoit jeté dans l'Euripe,
au détroit de Négrepont, pour n'avoir pu comprendre la cause de
ses prétendues sept marées journalières : deux insignes faussetés,
comme mon père l'a montré dans ses lettres. Le détroit de Négrepont
n'a point de marées réglées ; il est dans une continuelle agitation,
à cause des flots que le Pont-Euxin envoie continuellement dans
la mer Egée ; et la mort d'Aristote est rapportée tout autrement
par des auteurs mieux informés.
Si ces mémoires d'Hérodote avoient été regardés comme véritables,
ils auroient vuidé le procès de tant de villes qui se disputoient
l'honneur d'avoir donné la naissance à ce grand Poète, et terminé
les différens de tant d'auteurs célèbres, qui ne sauroient s'accorder
sur le temps où il a vécu. Car, selon Hérodote, Homère est Eolien,
puisqu'il naquit à Smyrne, ce qu'il fonde encore sur ce que ce Poète
suit ordinairement les coutumes des Eoliens, surtout dans les descriptions
qu'il fait des sacrifices. Voilà donc sa véritable patrie trouvée,
et le temps de sa naissance bien fixé, puisqu'il assure que ce Poète
naquit à Smyrne cent soixante-huit ans après la prise de Troie,
et six cents vingt-deux ans avant la descente de Xerxès en Grèce.
Mais la fidélité de ces mémoires a pu être suspecte avec raison,
et la supputation des temps doit faire douter qu'Hérodote soit l'auteur
de cet ouvrage ; car outre qu'elle est fausse, puisque depuis l'an
cent soixante-huit de la prise de Troie jusqu'au passage de Xerxès,
il n'y a pas six cent vingt-deux ans, comme cet écrivain le dit,
mais seulement cinq cent trente-deux ans, on voit qu'Hérodote suit
un autre calcul dans le second livre de son histoire, où il écrit
qu'il est persuadé qu'Homère étoit quatre cents ans avant lui, c'est-à-dire,
trois cent quarante ans après la prise de Troie, car Hérodote florissoit
sept cents quarante ans après cette expédition.
Nous voilà donc retombés dans le mêmes incertitudes, et sur le lieu
de sa naissance, et sur le temps. La première ne sera jamais bien
éclaircie, et l'on ne peut faire que des conjectures.
Ceux qui n'ont consulté que son style, qui est Ionique presque partout,
ont cru pouvoir inférer de là qu'il étoit d'Ionie : mais cela ne
prouve rien, comme mon père l'a remarqué. Hippocrate et Hérodote
ont tous deux écrits en Ionien, quoique le premier fut de l'île
de Cos, et l'autre d'Halicarnasse, où l'on parloit Dorien. Les écrivains
Grecs ne s'assujettissoient pas à suivre dans leurs ouvrages le
dialecte de leur pays ; ils choisissoient celui qui leur plaisoit
davantage. Homère a préféré l'Ionique, parce qu'il est incomparablement
plus beau que tous les autres, et qu'il étoit le plus connu et le
plus estimé, comme la base et le fondement de la langue grecque,
et comme le grec le plus pur.
Strabon le croyoit de l'île de Chio, sur ce qu'il parle volontiers
de la mer Icarienne, comme d'une mer qu'il voyoit souvent ; mais
cette preuve est foible : car Homère parle de cette mer, comme en
ont parlé tous les Poètes, c'est-à-dire, comme d'une mer orageuse
et difficile à cause de la quantité d'îles dont elle est semée.
......crebris freta concita terris.
Il faut pourtant avouer que cette opinion, qu'Homère étoit de Chio,
a été la plus suivie. Le Poète Simonide l'appelle le Poète de
Chio, et Théocrite en deux endroits le Chantre de Chio.
Que dis-je ? Homère lui-même écrit en propres termes qu'il habitoit
à Chio, quand il dit aux Muses dans son hymne à Apollon : Répondez
que c'est l'aveugle qui demeure à Chio.
Tuflo ;" ajnh ;r, oijkei' de ; Civwë ejni ; paipaloevsshë
Car on prend ce mot oijkei : demeure, pour est
né, comme il le signifie souvent dans Homère même.
C'est pour cela qu'insiste Léo Allatius, pour soutenir que ce Poète
étoit de Chio. Mais il y a deux choses à répondre ; la première,
que cet hymne n'est pas d'Homère, non plus que les autres qui portent
son nom ; ou que s'il est de lui, comme Thucydide l'a certainement
cru, les anciens ont pris ce mot oijkei : demeure,
non pour le lieu de la naissance, mais pour la simple habitation.
Et nous avons vu qu'Homère a effectivement fait un long séjour à
Chio. Comment peut-on concevoir que tant de villes eussent disputé
entre elles l'honneur d'avoir donné la naissance à Homère, si ce
Poète avoit marqué si précisemment lui-même le lieu où il étoit
né !
Les Homérides de Chio, sur lequel Léo Allatius se fonde encore,
n'établissent pas davantage son opinion. Les Homérides ne sont pas
des descendants d'Homère, mais des Rhapsodes, c'est-à-dire,
des gens qui récitoient ses vers dans les assemblées publiques,
et surtout dans les jeux que l'on célébroient tous les cinq ans
à Chio en l'honneur d'Homère, et dont on conservoit la mémoire par
des médailles que l'on faisoit frapper ; il y en a encore dans les
cabinets des curieux. Du temps de Platon il y avoit beaucoup de
ces Homérides, non seulement à Chio, mais ailleurs ; car il en est
parlé dans son dialogue intitulé Ion. Peut-on s'imaginer
que du temps de Platon, plus de cinq cents ans après Homère, il
y eut encore en tant de lieux des descendants de ce Poète, et en
assez grand nombre pour conserver le nom d'Homérides? Cela
seroit bien singulier. Enfin si Homère avoit dit lui-même qu'il
étoit né à Chio, jamais Aristote n'auroit assuré le contraire, comme
il le fait formellement dans le II liv. de sa Rhétorique.
L'opinion la plus vraissemblable est qu'il étoit Eolien, comme l'a
cru celui qui a écrit sa vie. C'est le sentiment que mon père a
suivi, et qu'il a fondé non seulement sur le grand attachement qu'Homère
témoigne pour les pratiques des Eoliens, mais encore sur ce qu'il
dit au commencement du IX livre de l'Iliade, que le Zéphyre, le
vent du couchant souffle de la Thrace, ce qui n'est vrai que par
rapport aux villes des Eoliens ; d'où il s'ensuit nécessairement
qu'Homère étoit né, ou du moins qu'il demeuroit en Eolide vis-à-vis
de Lesbos.
A l'égard du temps où il a vécu, il est certain qu'Homère n'a laissé
dans ses ouvrages aucun indice qui puisse nous mener à le bien établir.
Aristote a voulu le conjecturer d'un passage du IX livre de l'Iliade
où ce Poète parle de Thèbes d'Egypte, comme de la seule ville connue
et de grande réputation dans tout le pays ; d'où il infère qu'il
vivoit peu de temps avant que Memphis fût bâtie, ou qu'elle fut
parvenue à la grandeur où elle se trouva, et qui effaça celle de
Thèbes. Mais cette conjecture n'est pas sûre, et ne peut servir
à nous fixer ; car Thèbes fut encore très-florissante long-temps
après Homère, puisque sa première ruine ne vint que par Nabuchodonosor,
et il y avoit déjà long-temps que Memphis étoit une ville florissante.
Cherchons donc quelque chose de plus précis.
Il me paroit qu'il n'étoit pas bien difficile de dissiper cette
incertiitude. C'est une règle sûre, que dans le temps de la vie
d'un homme n'est pas marqué précisemment par des époques certaines,
on peut le fixer à-peu-près par la vie de ceux qui ont vécu peu
de temps après lui. Nous savons que Lycurgue étant allé en Ionie,
y trouva les poëmes d'Homère chez un des fils ou des petits-fils
de Créophyle qui avoit logé le Poète. Homère étoit donc quelque
temps avant ce législateur, qui vivoit trois cents ans après la
prise de Troie, et par conséquent Homère vivoit cinquante ou soixante
ans avant Lycurgue, ou deux cent quarante, ou deux cent cinquante
ans après la prise de Troie.
Il est vrai que les marbres d'Arondel, qui sont ce que nous avons
de plus sûr, mettent Homère sous l'archonte Diognétus, c'est-à-dire,
trois cents ans après la prise de Troie, et neuf cents seize ans
avant la naissance de Notre-Seigneur. Cela ne s'accorde pas entièrement
avec l'époque que j'ai marquée, à moins qu'on ne dise qu'Homère,
bien plus vieux que Lycurgue, vivoit encore de son temps, comme
Cicéron et Strabon l'ont cru. Il est toujours constant que ce Poète
florissoit vers le milieu du troisième siècle après la prise de
Troie, et cela suffit. On ne sauroit le reculer plus loin.
Il n'est pas si étonnant que l'on ait ignoré la véritable patrie
d'Homère, et le temps précis où il a vécu, qu'il est que l'on ne
sache pas son véritable nom. Celui de Mélésigène a trop l'air
d'une fable.
Homère s'est caché avec un très-grand soin ; dans tous ses ouvrages
il n'a rien dit qui le puisse faire connoître. Dion Chrysostome,
admirant cette modestie, l'oppose à la vanité de ces écrivains qui
mettent leur nom au commencement, à la fin, et dans le cours même
de leurs ouvrages, et qui se nommeroient à chaque page s'il l'osoient
: et frappé de la grandeur d'âme de ce grand Poète, il lui donne
ce bel éloge : Qu'il a fait comme les prêtres, qui rendent les
oracles des Dieux ; car ces prêtres ne mêlent point leurs noms aux
inspirations qu'ils ont reçues, et rendent leurs réponses sans se
montrer.
Quelques auteurs ont prétendu qu'il porta toujours celui d'Homère,
parce qu'il étoit aveugle-né. Mais Velléius Paterculus a fort bien
réfuté ce conte. Si quelqu'un, dit-il, croit qu'Homère
est né aveugle, il est aveugle lui-même, et privé de tous les sens.
Proclus dit la même chose : Tous ceux qui assurent qu'Homère
est né aveugle, me paroissent avoir perdu le sens, car ce Poète
a plus vu et mieux vu que tous les autres hommes.
En effet, Homère a peint au naturel une infinité de choses dont
il n'auroit jamais pu avoir la moindre connoissance s'il n'avoit
eu de forts bons yeux.
D'autres ont prétendu qu'il eut ce nom, parce qu'il fut donné en
ôtage par les habitants de Smyrne à ceux de Chio pour terminer quelque
guerre de son pays, car les Grecs appellent les ôtages, Homères
; c'est ce que je trouve de plus apparent. Il me semble même que
ce prétendu aveuglement d'Hsomère est démenti par les médailles
frappées en son honneur ; car il y est représenté assis, et tenant
un volume qu'il lit, marque sûre que dans le temps de ces médailles,
la tradition, qui l'a fait aveugle, n'avoit pas encore commencé
; elle est postérieure aux médailles, et n'a eu d'autre fondement
que la signification du mot.
Cette ignorance où l'on est sur le pays, sur la vie et sur le nom
même d'Homère, prouve admirablement la vérité de ce que dit l'Empereur
Marc-Aurèle, qu'un homme inconnu peut être un homme divin.
Outre l'Iliade et l'Odyssée, on prétend qu'il avoit fait quantité
d'autres ouvrages. Hérodote, ou celui qui a fait sa vie, lui attribue
des hymnes pour les Dieux ; un poëme sur l'expédition D'Amphiaraüs
contre Thèbes ; la petite Iliade ; la Phocéide ; les Cercopes ;
les Epicyclides ; le combat des grenouilles et des rats, et
plusieurs autres, dont on n'a conservé que les noms. Il avoit fait
un poëme intitulé Margites, où il avoit mêlé plusieurs sortes de
vers, comme nous l'apprenons d'Aristote ; on prétend même que c'étoit
son premier ouvrage, et qu'il avoit essayé par là son talent pour
la poésie. Nous n'avons aujourd'hui que son Iliade et son Odyssée.
Le Combat des grenouilles et des rats est fort douteux, aussi bien
bien que ses hymnes à Apollon, à Diane, à Mercure, et à quelques
autres Dieux. Les plus savants critiques estiment que ces ouvrages
ne sont pas de lui. Il en est de même de la petite Iliade : il paroit
qu'Aristote n'a pas cru qu'il en fût l'auteur, et il en dit de fort
bonnes raisons. C'est faire grand tort à Homère de lui attribuer
un poëme où sont violées toutes les règles de l'art, qu'il a si
bien suivies dans ses deux Poëmes. Il y a bien de l'apparence qu'on
lui a encore attribué d'autres ouvrages qu'il auroit désavoués,
et tel étoit le Poëme appelé Cypria, les Cypriaques. Aristote
fait entendre qu'il n'étoit non plus l'auteur que de la petite Iliade,
que les anciens monumens attribuent avec plus de raison au Poète
Leschès, et il le donne à un Poète appelé Dicaiogène. Avant ce philosophe,
Hérodote avoit prouvé par de bonnes et solides raisons que ces Cypriaques
n'étoient nullement d'Homère. On peut voir ce qu'il en dit dans
le II livre de son histoire.
Les poésies d'Homère n'ont pas fait seulement les délices de l'esprit,
elles ont fait encore dans touts les temps le plaisir des yeux ;
les plus grands peintres et les lus célèbres sculpteurs ont tiré
de là les sujets et les desseins de leurs plus grands ouvrages ;
elles ont fait les plus beaux ornements des temples et des palais.
Parmi les sujets qu'on peignoit ordinairement dans les galeries
et dans les portiques, Vitruve met les combats d'Ilion et les erreurs
d'Ulysse. Hiéron avoit fait représenter toute la fable de l'Iliade
sur le plancher de son navire en ouvrage de marqueterie ; et tout
le monde sait que François I, ce père des lettres, a tiré de l'Odyssée
l'embellissement d'une des galeries de Fontainebleau. L'antiquité
parle même de certaines coupes de grand prix, que l'on appeloit
scyphos Homericos, coupes d'Homère, parce qu'on y avoit gravé
des sujets tirés de ses Poëmes, ou même plusieurs de ses vers. Néron
les aimoit passionnément, comme le rapporte Suétone ; et c'est cette
passion qui a persuadé au savant M. Fabretti qu'un stuc où sont
sculptés en petits bas-reliefs, d'une manière très élégante, les
sujets des livres de l'Iliade, est du temps de ce prince. Le malheur
est que cet ouvrage n'est pas venu à nous entier ; on n'en a que
le bas-relief du premier livre, et ceux des douze derniers ; les
onze autres manquent.
Homère n'a pas seulement été regardé comme le plus grand Poète dans
l'Epopée, mais encore comme celui qui a donné les idées des autres
genres de poésie les plus importans, c'est-à-dire, de la tragédie
et de la comédie. C'est ce qu'Aristote assure dans sa Poétique :
Comme Homère, dit-il, a tenu sans contredit le premier
rang dans le genre héroïque et tragique, car il est le seul qui
mérite le nom de Poète, non seulement parce qu'il a bien écrit,
mais encore parce qu'il a fait des imitations dramatiques ; il a
été aussi le premier qui ait donné comme un crayon de la comédie,
en changeant en plaisanteries les railleries piquantes des premiers
Poètes. En effet, son Margites a le même rapport avec la comédie,
que son Iliade et son Odyssée ont avec la tragédie. Poét. Chap.
4.
L'autorité d'Homère a toujours été si grande, et, comme mon père
l'a remarqué, on a toujours eu tant de respect pour ses écrits,
que les anciens croyoient avoir assez bien prouvé une chose quand
ils produisoient le moindre passage de ses Poëmes pour appuyer leur
opinion. Je ne parle pas seulement des Poètes, des géographes, des
rhéteurs ; je parle aussi des théologiens, des physiciens, des jurisconsultes,
des philosophes et même des généraux d'armée. Un de ses vers a terminé
quelque-fois des différents considérables, et donné gain de cause
à ceux qui l'avoient de leur côté.
La vénération des hommes pour ce grand Poète ne s'arrêta pas là,
elle alla jusqu'à lui élever des temples. Ptolémée Philopator, troisième
roi d'Egypte, lui en éleva un très-magnifique, dans lequel il plaça
la statue d'Homère, et tout autour de cette statue il mit les plans
des villes qui se disputoient l'honneur d'avoir été son berceau.
Ceux de Smyrne firent bâtir un grand portique de figure quarrée,
et au bout un temple à Homère avec sa statue.
A Chio on célébroit tous les cinq ans des jeux en l'honneur de ce
Poète, et on frappoit des médailles pour pour conserver la mémoire
de ces jeux. On faisoit la même chose à Amastris, ville du Pont.
A Argos on invoquoit Homère avec Apollon dans les sacrifices publics.
On fit même à Homère des sacrifices particuliers, et on lui érigea
une statue de bronze.
Ces honneur rendus à Homère en tant de lieux donnèrent à un ancien
sculpteur de Priène, appelé Archéaüs, l'idée de faire en marbre
l'apothéose de ce Poète. Ce marbre, qui est d'une beauté singulière,
et qui marque parfaitement la sagesse, l'étendue d'esprit le grand
savoir et l'habileté du sculpteur, fut trouvé heureusement vers
le milieu du dernier siècle dans des ruines près d'une maison de
campagne de l'Empereur Claude. Il a été gravé plus d'une fois, et
M. Cuper en a donné en 1683 une explication fort étendue.
Dans les cabinets de curieux, on voit encore des médailles d'Homère
frappées à Chio, à Smyrne, à Amastris. Mais comme ces honneurs ne
commencèrent que long-temps après sa mort, on n'a point de figure
d'Homère tirés sur l'original ; elles ne sont toutes que l'idée
et de fantaisie. Au moins c'est ce que Pline nous fait entendre,
liv. 35 chap. 2. In bibliothecis dicantur illi quorum immortales
animae in iisdem locis ibi loquuntur. Quinimo etiam quae non sunt
finguntur,pariuntque desideria non traditi vultus, sicut in Homero
evenit. "On consacre dans les bibliothèques la figure de
ceux dont les âmes immortelles y parlent encore. Bien plus on feint
ce qui n'existe point ; et des têtes, qu'on ne nous a pas conservées,
enflamment notre curiosité et excitent de violens désirs, comme
cela est arrivé sur Homère."
De là vient sans doute que ces têtes, qui paroissent sur ces médailles,
sont si différents ; à moins qu'on ne veuille dire que ces médailles
et ces figures d'Homère on été faites sur des portraits qu'on voit
conservés dans ces villes, et qu'elles ne sont différentes qu'à
cause du différent âge où ces portraits avoient été faits, ce qui
est difficile à croire.
Mais, ni ces médailles, ni ces statues, ni ces jeux publics, ni
ces temples, ni ces sacrifices, ni ces hymnes, ni cette apothéose,
en un mot tous ces différents honneurs rendus à Homère dans la Grèce
par des villes, ou ailleurs par des princes étrangers, ne valent
pas l'éloge que forme le consentement de tous les hommes dans tous
les siècles et dans tous les lieux : car si les suffrages d'une
seule ville ont souvent suffi pour faire obtenir à des hommes les
honneurs divins, que ne doivent pas faire les suffrages réunis de
tout le monde, en tous les lieux et dans tous les âges !
C'est le consentement si glorieux de tous les temps et de tous les
lieux, que le sculpteur Archélaüs a si ingénueusement marqué dans
ce marbre dont j'ai parlé, et dont je donne ici ce seul morceau
qui répond à mon sujet, et dont voici une explication très-simple.
Homère assis sur un siège, accompagné d'un marche-pied, car c'étoit
le siège que l'on donnoit aux Dieux, ou aux personnes considérables
que l'on vouloit bien traiter. Dans le XIV livre de l'Iliade, Junon
promet au Sommeil un trône d'or qui sera accompagné d'un marche-pied,
afin qu'il puisse être long-temps à table sans fatiguer ses beaux
pieds. Et dans le XVIII livre, la femme de Vulcain, la belle Charis,
conduit Thétis dans un riche appartement, la fait asseoir sur un
trône magnifique, et met sous ses pieds délicats un marche-pied.
Ce Poète a le front ceint d'un bandeau, comme étant le grand-prêtre
des Muses, ou plutôt le Roi ou le dieu des Poètes ; car le bandeau
autour de la tête n'est pas seulement la marque de la royauté et
de la grande prêtrise, mais encore de la divinité.
Il tient dans la main droite un volume, et de la main gauche un
sceptre, ou une haste, au bout de laquelle on voit une fleur, qu'on
prétend être le Lotos, peut-être pour marquer l'Odyssée,
car dans le IX livre, Ulysse raconte les effets miraculeux de cette
plante, qui avoit fait oublier à ses compagnons, qui en avoient
mangé, le désir de retourner dans leur patrie.
Des deux figures, qui sont derrière la chaise, celle qui est à la
droite, et sous laquelle on voit ce mot KOGMENH pour
OIKOGMENH, le temps ayant rongé la première syllabe,
c'est Cybèle avec un tour sur la tête, ou Isis avec son boisseau,
modius, pour représenter la terre ; elle met une couronne
sur la tête d'Homère, pour marquer que la terre entière a déféré
à ce Poète la couronne de la poésie.
La figure ailée, qui est à la gauche, c'est le Temps, comme le mot
, qui est CRONS, qui est au-dessous, le fait entendre
; il assiste à ce couronnement, comme partie nécessaire, tenant
un volume dans chaque main, l'Iliade et l'Odyssée, parce que c'est
le Temps seul, qui en consacrant les écrits des grands Poètes, ou
des écrivains illustres, met le sceau à leur réputation, et leur
assure une gloire qui ne finira jamais.
Aux deux côtés de la chaise, il y a deux petites figures à genoux
; celle qui est à la droite d'Homère, c'est l'Iliade, comme l'apprend
le mot ILIAS, qui est au-dessous, et sans le mot même
on ne laisseroit pas de la connoître à l'épée qu'elle tient, et
qui marque les combats décrits dans ce Poëme.
La figure, qui est à la gauche, et dont on ne voit qiue la tête
et la main, c'est l'Odyssée, comme le mot ODUSSEIA
le fait entendre, et comme on la reconnoît à ce qu'elle tient à
la main, qui est un ornement de la poupe d'un vaisseau, et qu'on
appelle acrostolium, et aplustre ; car c'est pour
marquer les voyages d'Ulysse, comme Strabon nous apprend qu'à de
pareils ornements, que l'on voyoit dans un temple de Minerve en
quelque ville d'Espagne, on reconnoissoit qu'Ulysse avoit été jusque-là.
Enfin sous les pieds d'Homère, au bas de son marche-pied, on voit
deux rats qui rongent quelque chose. On a prétendu que c'étoit pour
marquer le poëme de Batrachomyomachie, du combat des grenouilles
et des rats ; mais j'en doute fort, et je suis persuadée que l'habile
sculpteur a voulu marquer par ces rats, ces insectes du Parnasse,
ces méchants auteurs, qui n'ayant pu parvenir à faire estimer leurs
ouvrages, ont voulu se venger de ce mépris sur les ouvrages les
plus estimés ; et qui, lorsque le temps et la terre entière couronnent
Homère, ont pris à tâche de le décrier. Il y en a eu plusieurs dans
l'antiquité, comme nous le voyons dans Aristote, dans Strabon et
ailleurs, car il y a eu des goûts dépravés dans tous les siècles.
Cette secte si décriée s'est renouvelée dans les derniers temps
; peut-être même n'est-elle pas encore entièrement éteinte aujourd'hui,
malgré le ridicule affreux dont elle a été couverte. Si j'osois,
je prendrois la liberté de fournir à ces senseurs, qui condamnent
Homère sans le connoître, un raisonnement qui me paroît bien simple,
et que le sens commun doit dicter. Je voudrois donc que chacun de
ces critiques si présomptueux voulût raisonner de cette manière
: "Tout ce qu'il y a eu de plus grands hommes et de plus forts
génies depuis deux mille cinq cents ans en Grèce, en Italie et ailleurs
; ceux dont on est forcé encore aujourd'hui d'admirer les écrits
; ceux qui sont encore nos maîtres, et qui nous enseignent à penser,
à raisonner, à parler, à écrire : tous ces gens-là reconnoissent
Homère pour le plus grand de tous les Poètes, et ses Poëmes pour
la source des richesses de toutes les autres poésies ; c'est sur
lui qu'on a formé les règles des plus nobles de tous les Poëmes,
pour en constituer l'art ; des hommes éclairés, des hommes d'un
esprit très pénétrant, et d'un jugement très-juste, nous y font
remarquer des beautés singulières et des charmes infinis. Tous ces
gens-là ont porté leur jugement sur ce qu'ils ont vu, examiné, connu
; au lieu que moi je juge de ce que je n'ai ni vu, ni connu, ni
examiné, puisque je n'ai jamais lu Homère dans sa langue, et que
je suis incapable de le lire ; ou de le bien lire ; comment puis-je
donc présumer que mes décisions prévaudront sur celles de tant de
juges si éclairés et si responsables qui n'ont pu être trompés?
Cela n'est pas possible." Et en vérité, dans les choses mêmes
que l'on auroit examinées avec le plus d'attention, et que l'on
croiroit mieux connoître, et entre égaux, la sagesse, toujours conforme
à l'ordre, et qui n'est elle-même que l'ordre voudroit qu'on soumît
son sentiment particulier à celui du plus grand nombre, et encore
plus à celui de tous les temps et de tous les lieux.
Tous ces aveugles censeurs qui veulent à quelque prix que ce soit
critiquer Homère, auront beau unir leurs efforts, jamais ils n'ôteront
à ce grand Poète la couronne que le temps et la terre entière ont
mis sur sa tête, et qu'il a si bien méritée par ses écrits immortels.
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